Henri Rodrigue Njengoué Ngamaleu | Maître de Conférences de psychologie sociale à la jeune Faculté des Sciences de l’Éducation de l’Université de Yaoundé I au Cameroun.

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Dans le cadre d'une mobilité Erasmus+, l’INSHEA a eu le plaisir d'accueillir Henri Rodrigue Njengoué Ngamaleu de l'Université de Yaoundé I au Cameroun du 19 au 26 septembre 2022. Il a donné une conférence le mercredi 21 septembre 2022, l'occasion de revenir avec lui sur son parcours et son engagement pour l’approche psycho-sociale du handicap.

Quel est votre parcours ?

Après un Baccalauréat scientifique, j’ai effectué une Licence en psychologie à Yaoundé I, une Maîtrise de psychologie sociale et un diplôme d’études approfondies (DEA) en psychologie sociale également. Et par la suite un Doctorat PhD en psychologie sociale.

J’ai commencé à enseigner assez tôt en 2004/2005 à l’Université de Yaoundé I en tant que vacataire, puis en tant qu'ATER de 2006 à 2011 et ensuite j’ai été recruté comme enseignant permanent au grade d’assistant à l’Université de Douala (capitale économique du Cameroun). À Douala, en 2012, j'ai pris un service à l’Institut des Beaux-arts pour donner des cours de psychologie du cinéma. J'ai ensuite passé le grade de chargé de cours en 2013. En 2016, après une demande de transfert, je suis retourné à Yaoundé I, rattaché au département de l’éducation spécialisée, après un bref passage dans le département des enseignements fondamentaux en éducation. C’est alors que j'ai découvert le handicap dans un cadre qui m'a plu.

La Faculté des Sciences de l’Éducation de l’Université de Yaoundé I est très jeune, une des dernières en date, on n'avait pas de spécialiste pour les questions de handicap et le département de l’éducation spécialisée était confié essentiellement à des psychologues. Ce département avait donc pour tendance de reproduire les enseignements du département de psychologie, alors les enseignants pratiquaient de l’auto-apprentissage pour tout ce qui était relatif au handicap pour ensuite le faire apprendre aux étudiants, les enseignements sont en constante évolution.

En mai 2018 j'ai à nouveau changé de grade en devenant Maitre de Conférences à Yaoundé I et si tout va bien à la fin de cette année (novembre 2022) je deviendrai Professeur universitaire.

 

Que représente pour vous le handicap ?

Pour moi le handicap est un triptyque. D’abord la déficience qui entraine une incapacité qui a comme conséquence une restriction de la participation à la vie sociale. Actuellement le handicap est classé en fonction du mode de la déficience, elle peut être physique ou biologique, sensorielle, intellectuelle, psychique, mais aussi plusieurs à la fois, on parle donc de polyhandicap. Il peut s’agir de maladie invalidante ou maladie biomédicale qui entraine des déficiences par la suite comme l’hépatite ou le VIH. Cependant il faut noter que la plus grande partie des handicaps ne sont pas visibles contrairement à ce que l’on peut penser. La première image qui nous vient en tête lorsqu’on parle de handicap c’est unepersonne en fauteuil roulant ou une personne qui marche avec des béquilles, mais ce ne sont pas les handicaps les plus nombreux.

 

Comment avez-vous connu l'INSHEA ?

J’ai connu l’institut à travers Daouda Maingari, maître de conférences à l'École normale supérieure de l'université de Yaoundé I qui a séjourné à l'INSHEA dans le cadre d’une convention tripartite Erasmus + avec la France et le Maroc. Dans le cadre des offres Erasmus, le doyen de mon université, Professeur Cyrille Bela m’a proposé de travailler sur des projets à l’INSHEA avec Frédéric Reichhart et Zineb Rachedi.

J’étais curieux de savoir sur quelles problématiques l’INSHEA était focalisé et j’ai découvert des préoccupations et des parcours que nous n’avons pas encore au Cameroun, tels que l’accessibilité. 

 

Qu’est-ce que cette mobilité Erasmus vous apporte ?

Elle m’aide à sortir un peu du regard psycho-pathologique du handicap car la plupart de mes collègues du département de l’éducation spécialisée sont psychopathologues ou cliniciens, donc ils ont une approche psychanalytique du handicap or je suis plutôt psychologue social, mon point de vue au sein du département a jusqu’à présent été minoritaire. Pourtant mes recherches ont permis de constater qu’en Amérique du Nord les psychologues sociaux s’occupent des questions relatives au handicap, alors lorsque Frédéric Reichhart et Zineb Rachedi viennent au Cameroun pour leur mobilité, en mars 2020, ils ont dispensé des cours et animé des séminaires auxquels j’étais présent donc j’ai vu comment ils abordaient les problématiques en lien avec le handicap du point de vue de sociologues donc j’ai remarqué qu’ils étaient beaucoup plus proches de ma discipline, la psychologie sociale. J’ai compris qu’il y avait des opportunités de construire des problématiques autour de la psychologie sociale en lien avec le handicap.

Depuis, j’y travaille et j’ai donc décidé d’orienter les étudiants à travers des thématiques de recherche sur l’approche psycho-sociale du handicap. Nous avons néanmoins, parmi nos parcours à Yaoundé I, un parcours nommé « Handicaps sociaux » et généralement les collègues veulent que les étudiants inscrits dans ce parcours s’occupent des problématiques sur les orphelins, les réfugiés, des enfants de la rue, des détenus mineurs et les personnes âgées. Or, j’ai souvent estimé que le handicap tel que conçu fondamentalement, ne définit pas un enfant de rue ou un réfugié. Certes, ce sont des groupes vulnérables mais pas forcément des groupes en situation de handicap, si l’on considère que la base du handicap c’est la déficience. Aujourd’hui je pense que cette mobilité me conforte dans mes convictions : il n’y a pas de handicap social comme entité clairement définie dans toutes les taxonomies que l’on connait, mais tous les types de handicap soulèvent des problématiques sociales, psychosociales, anthropologiques, politiques, juridiques…

Je pense que ma conception du handicap social tel que j’essaie d’impulser au sein de mon département consiste simplement à problématiser les questions psychosociales, anthropologiques, politiques, sociologiques liées au handicap, car c’est un côté qui n’est pas exploré. Or telles que les collègues les abordent, les préoccupations comme l’accessibilité ne sont pas du tout abordées. Je pense être maintenant beaucoup plus armé pour défendre cette approche en matière de recherche. Mon doyen est aussi très favorable à la coopération et la collaboration, on pourra ainsi peut-être envisager à court terme de mettre en place un master professionnel en accessibilité. On y réfléchit également avec les collègues de l’INSHEA de publier des ouvrages collectifs auxquels nous associeront les étudiants qui recevront des sujets de recherche bien précis et cela permettra de collecter des données sur le terrain et dans un contexte africain et d’avoir ainsi une diversité dans la production des connaissances. Par la suite, cela nous permettra d’enseigner ce qui relève du fruit de nos travaux de recherche et non plus d’enseigner des savoirs qui sont le produit des laboratoires occidentaux et qui portent des réalités qui ne sont pas celles de l'Afrique. C’est un vrai regard croisé que l’on envisage dans un avenir proche.

Les problématiques psychosociales du handicap nous concernant vont devenir un centre d’intérêt de recherche majeur.  

 

Quelles sont vos autres projets autour de ces problématiques du handicap ?

J’aimerai créer un cabinet ou une association permettant d’appuyer les réseaux de personnes en situation de handicap, les associations de personnes en situation de handicap. A travers des consultants, cela permettrait d’assurer un renforcement des capacités parce qu’au sein de mon département il y a aussi un autre parcours que nous appelons « interventions et actions communautaires ». Je pense donc que dans un pays comme le Cameroun, où les ressources financières sont réduites, il est bon que les personnes concernées par le handicap puissent s’organiser en réseau et communauté. Selon moi, ces réseaux doivent être accompagnés de « Empowrement social » et de l’autonomisation pour que ces personnes soient capables de revendiquer leurs droits, d’identifier aussi les ressources locales et de construire leur autonomie. Je vais m’assurer, dès cette année, de sensibiliser les étudiants aux questions relatives au handicap.

 

Qu'est-ce qui est mis en place au Cameroun pour l’accompagnement des personnes en situation de handicap ?

Le handicap relève pour le moment de l’ordre de l’invalidité, de l’infirmité et de l’incapacité donc c’est l’individu qui est porteur du handicap, c’est donc une approche individualiste du handicap. Le porteur du handicap est considéré comme une personne inapte à faire ce que les autres peuvent faire, par conséquent, il doit être exclu, par complaisance de la participation à la vie sociale, donc on ne pense pas à aménager l’environnement de manière à faciliter l’inclusion et c’est un vrai problème.

Ces personnes ne sont pas forcément stigmatisées mais plutôt considérées comme des incapables et peu de personnes pensent à aménager des conditions leur permettant l'accès aux différentes ressources et opportunités comme tout le monde. La sensibilisation auprès du grand public n’a pas été menée comme pour les porteurs du virus VIH qui sont plus acceptés aujourd’hui en société. Pourtant on a des institutions et des écoles qui prennent en charge des enfants à besoins particuliers mais il y a un réel manque de professionnels. On est encore très amateurs dans ce domaine mais j’espère qu’avec le temps nous gagneront en qualité de services. Le monde a besoin de sensibilisation.

L’aménagement du territoire pose aussi problème en Afrique. Si l’aménagement des conditions de vie en milieu urbain ne sont déjà pas favorables à la mobilité des personnes qui ne sont pas en situation de handicap, alors ce sera beaucoup plus difficile pour les personnes à mobilité réduite.

Le gouvernement camerounais actuel entreprend des actions mais la responsabilité de l’implémentation des politiques gouvernementales en faveur de la protection des personnes en situation de handicap incombe au ministère des affaires sociales qui a un budget dérisoire. Par conséquent, malgré toute la bonne volonté de ce ministère, les besoins particuliers ne peuvent être comblés.